Thriller et policier
N'oublie pas leurs noms
Un thriller à suspense sur les routes d'une Europe en feu, des rencontres, une amitié, un amour et un secret qui refuse de mourir
Format broché
14,90 €
Format Kindle
6,99 €
Présentation
Que feriez-vous si une carte postale, signée d'un mot que seule votre mère employait, arrivait deux mois après son enterrement ? Décembre 1965. La maison d'Élie brûle, ses parents à l'intérieur. Dix-neuf ans, une guitare, et la route pour seule issue. Il fuit vers le nord, puis vers l'est — Lyon, Paris, Turin, Munich, Vienne, Prague —, à travers une Europe qui gronde. Dans les caves et les amphis, une jeunesse s'impatiente, à la veille du printemps de 1968 qui va tout embraser. Mais un homme au manteau gris le suit de ville en ville. Et ce mot revient, sur une carte, là où personne ne devrait le connaître. Peu à peu, Élie comprend que le feu n'avait rien d'un accident, et qu'un secret vieux de vingt ans le poursuit à travers le continent. Pour savoir qui il est, il devra découvrir qui ils étaient. Certains feux ne s'éteignent jamais.Extrait
Roquebasse, décembre 1965 Mon père réparait des moteurs. Ma mère chantait dans la cuisine. Moi, j’avais dix-neuf ans, une guitare et l’idée confuse qu’on pouvait vivre de trois accords. C’était ma famille, tout entière, jusqu’au matin où il n’en resta rien. L’incendie avait fini son travail avant que le village se réveille. Je rentrais d’une fête, à pied, l’instrument sur l’épaule, quand j’ai vu la fumée monter droit dans l’air froid. J’ai cru à un feu de broussailles. On croit toujours à autre chose, la première seconde ; c’est une politesse que l’esprit se fait à lui-même. Puis j’ai reconnu le virage, le portail, le figuier. Il n’y avait plus de maison. Une carcasse noire, des poutres effondrées, et cette odeur dont on ne se défait jamais, qui n’est pas celle du bois brûlé mais de tout ce que le bois protégeait. Les pompiers pliaient leurs tuyaux. Ils travaillaient déjà lentement, de ce lent qui veut dire qu’il n’y a plus rien à sauver. L’un d’eux m’a regardé approcher et a compris avant moi qui j’étais. On m’a rendu deux cercueils et une phrase. Le gendarme l’a prononcée en tenant son calot à deux mains, comme si le calot pouvait excuser les mots. Court-circuit. L’installation était ancienne, la nuit avait mordu, un radiateur laissé en marche. Personne n’y pouvait rien. Il l’a répété deux fois, personne n’y pouvait rien, et j’ai fini par comprendre qu’il se le disait à lui-même autant qu’à moi. Je n’ai rien répondu. Que répond-on à ça ? La guitare, elle, n’avait rien. Je l’avais portée toute la nuit, de fête en fête, à l’autre bout du canton. Voilà ce qui m’avait sauvé : trois accords et une envie de danser. Si j’étais rentré, j’aurais dormi dans ma chambre, au bout du couloir, et on m’aurait rendu trois cercueils. Cette pensée-là m’est tombée dessus le soir même et n’est jamais tout à fait repartie. Ce n’était pas du soulagement. C’était une dette dont j’ignorais le montant. L’enterrement eut lieu deux jours plus tard. Tout Roquebasse était là, en manteaux sombres, avec ces visages qu’on prend aux enterrements et qu’on range en sortant. On me serrait la main, on me parlait de mon père, un brave, de ma mère, si douce, et je hochais la tête sans entendre. Les mots glissaient. J’avais dans la bouche un goût de cendre qui ne venait pas des cendres. Le curé a parlé de la volonté de Dieu. J’ai pensé que Dieu, s’il tenait à ça, aurait pu choisir une autre maison, une autre nuit, un autre garçon. La femme du boulanger pleurait plus fort que moi, et je lui en ai voulu, bêtement, comme si le chagrin était une chose qu’on pouvait me voler. Je n’ai pas pleuré. Pas devant eux. J’avais l’impression que si je commençais, quelque chose se déchirerait que je ne saurais plus recoudre. Alors je suis resté droit, les mâchoires serrées, à regarder deux trous dans la terre et à compter mes respirations comme on compte des marches dans le noir. C’est là que je l’ai vu. Au fond, contre le mur du cimetière, un homme se tenait à l’écart. La cinquantaine, un manteau gris, le chapeau bas. Il ne parlait à personne. Il ne s’est pas approché de la tombe, n’a serré aucune main, n’a rien murmuré à personne. Il me regardait, moi. Quand nos yeux se sont croisés, il n’a pas fait ce que font les gens gênés, il n’a pas glissé son regard ailleurs. Il a soutenu le mien une seconde de trop, puis a incliné le chapeau, lentement. Je me suis dit qu’il avait connu mon père. Le village est plein de gens qui ont connu votre père. Je l’ai oublié en trois pas. Le soir, chez une voisine qui m’avait ouvert une chambre, j’ai enfilé la veste. La vieille, celle de gros drap que je détestais. La veille encore — la dernière fois que je l’avais vue vivante —, ma mère avait insisté pour que je la garde. « Prends au moins celle-là, tu me feras plaisir. » J’avais haussé les épaules, râlé qu’elle était démodée, promis pour avoir la paix. Elle avait souri de ce sourire qu’ont les mères quand elles obtiennent une petite chose sans importance. Je portais ce sourire sur le dos, à présent, et je n’allais plus le quitter. Cette nuit-là, un air m’est revenu. Un air qu’elle fredonnait devant ses casseroles, sans paroles, ou avec des paroles que je n’avais jamais réussi à saisir.