Éditions Revolu — Maison d'édition indépendante
Ce soir-là, au lac — Étienne Broyard — Éditions Revolu
Thriller et policier

Ce soir-là, au lac

Thriller à suspense : une nuit d'été, une noyée, un mensonge qui a tenu vingt ans

Pages 195
Langue Français
ISBN 9798185885987
Parution 06/07/2026
Format broché 12,50 €
Format Kindle 6,99 €

Présentation

Marc mène une vie sans histoires dans un village des Vosges : un cabinet, une femme, une fille de quatorze ans, et un deuil rangé depuis longtemps. Sa sœur Estelle s'est noyée dans le lac il y a vingt-trois ans. On a retrouvé le corps. On l'a enterrée. On a tourné la page. Jusqu'au matin où, sur une vidéo tournée la semaine passée, Marc reconnaît un visage au milieu d'une foule. Le grain de beauté. L'inclinaison de tête. Sa sœur, vieillie de vingt ans. Personne ne veut le croire. Son père blêmit et raccroche. Les gendarmes classent sa plainte. Et un inconnu très poli glisse un message à sa fille, à la sortie du collège. Plus Marc creuse, plus le passé se fissure. Et certains, à Longeval, ont enterré quelque chose qu'ils tueront pour garder sous terre. Faut-il pleurer les morts, ou ce qu'on nous a fait croire d'eux ?

Extrait

Monsieur Berthier a le genou d’un homme qui a joué au foot jusqu’à cinquante ans et le regrette depuis. Il est allongé sur la table, le mollet dans mes mains, et il me raconte pour la troisième fois cette semaine que de son temps on ne s’arrêtait pas pour une entorse. De son temps, on marchait dessus. De son temps, les kinés n’existaient pas, ce qui, je le lui fais remarquer, explique peut-être l’état de son genou. Il rit. Les patients de Longeval rient à mes plaisanteries parce qu’ils me connaissent depuis que je suis haut comme ça, pas parce qu’elles sont bonnes. C’est un des avantages d’exercer là où l’on est né. On vous pardonne beaucoup. Son téléphone est posé sur la table de soin, à côté de sa hanche. Il l’a sorti tout à l’heure pour me montrer une photo de son petit-fils, et il l’a laissé là, l’écran allumé, une vidéo qui tourne toute seule dans un fil qu’il ne regarde même plus. Le son est coupé. Je fléchis son genou, je compte, je repousse, et mon œil traîne sur l’écran sans rien y chercher. C’est une manifestation. Strasbourg, à en croire le bandeau. Une foule compacte, des pancartes, une caméra qui balaie les rangs de gauche à droite, ce mouvement lent des images qu’on filme depuis un trottoir. Des visages défilent. Je ne les vois pas. Je pense au genou de monsieur Berthier et à mon rendez-vous de onze heures. La caméra s’arrête une seconde sur le deuxième rang. Une femme est là. La quarantaine. Elle ne crie pas, elle ne brandit rien, elle est simplement portée par la foule, et au moment où l’objectif passe sur elle, elle tourne la tête. Une demi-seconde. Le temps d’un regard vers la caméra, ce réflexe qu’on a tous quand on sent qu’on est filmé. Je connais cette façon de pencher la tête. Je la connais mieux que la mienne. Une inclinaison vers l’épaule droite, comme pour écouter mieux, comme pour se moquer gentiment de vous. Et sous l’œil gauche, à un centimètre de la paupière, il y a un grain de beauté que je pourrais dessiner les yeux fermés parce que je l’ai regardé pendant treize ans, tous les jours, de l’autre côté de la table du petit-déjeuner. Mes mains se sont arrêtées sur le genou de monsieur Berthier. — Ça va, docteur ? Je ne suis pas docteur. Je le lui répète chaque semaine, ça aussi. Là, je ne répète rien. La vidéo a continué, la caméra a quitté le deuxième rang, elle balaie d’autres visages, d’autres pancartes, et la femme n’est plus dans le cadre. Elle a duré une demi-seconde. Elle a duré vingt-trois ans. — Le téléphone, je dis. La vidéo. Vous pouvez revenir en arrière ? Berthier me regarde comme si je lui parlais en allemand. Il prend l’appareil, tapote au hasard, ferme la vidéo, en ouvre une autre où un chat tombe d’une étagère. — Non. Celle d’avant. La manif. — Quelle manif ? Il n’a jamais regardé cette vidéo. Elle a tourné dans son fil pendant qu’il me parlait de son genou, et pour lui elle n’a jamais existé. Il fait défiler dans le mauvais sens, revient trop loin, trop peu, s’agace de ce téléphone que sa fille lui a offert et dont il ne comprend rien. La manif ne revient pas. Les fils font ça. Ils vous montrent une chose une fois et la reprennent, et vous ne la retrouvez jamais. Je respire. Je repose la jambe de Berthier sur la table, doucement, parce que même dans cet état je reste un professionnel, et je m’assois sur le tabouret parce que mes jambes à moi ne veulent plus tenir. Derrière la porte, la salle d’attente est pleine. Une entorse, une sciatique, une épaule qui ne remonte plus. Des gens que je connais, qui m’attendent, qui liront l’heure sur l’affiche des tarifs et se demanderont pourquoi je prends du retard. Ma vie tient dans cette pièce carrée qui sent le camphre, et jusqu’à ce matin elle me suffisait. Ma sœur est morte à seize ans. C’est une phrase que je sais dire sans trembler, maintenant. Il a fallu du temps. Estelle s’est noyée dans le lac de Longeval un soir d’été, j’en avais treize, et on a retrouvé son corps trois jours plus tard, en aval, là où le courant ramène toujours ce que le lac emporte.
Ce soir-là, au lac par Étienne Broyard - Éditions Revolu

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