Thriller et policier
Un saint pour la Toussaint
Cosy mystery en Bretagne, un crime feutré à l'heure du thé
Format broché
12,50 €
Format Kindle
6,99 €
Présentation
Fin octobre à Plougastel-Daoulas. La brume monte de l'Élorn, le bourg fleurit les tombes pour la Toussaint, et le vieux calvaire, dressé depuis quatre siècles, disparaît sous les échafaudages d'une restauration. Armelle Quéméneur, fraisière à l'œil de lynx, tient sur le marché l'étal le mieux informé du Finistère. Carnet en poche, thé à cinq heures et Goémon sur les talons, elle n'a qu'un défaut : elle ne sait pas retenir la question de trop. Un matin, le lieutenant Kervella vient la trouver, sans uniforme et fort embarrassé. Un témoin jure avoir vu, dans la nuit, deux hommes traîner un corps au pied du calvaire. Pourtant nul ne manque à l'appel, et il manque seulement… un saint de pierre. Pas de victime, donc pas de crime. À Armelle de prouver le contraire, entre deux crêpes et une tasse de thé.Sommaire
Les chrysanthèmes de la Toussaint
Un mort qui n’existe pas
La tache sur le socle
Les jumelles de Jos
Le saint parti à l’atelier
L’homme qui regardait la pierre
La présidente et la subvention
Crêpes et vieux comptes
La cote des saints
Le saint de la famille
La balance qui n’allait pas
L’homme qui cirait les bancs
Les clés et les alibis
L’année noire
Le fil de Landerneau
La question de trop
À cinq heures, au presbytère
Le saint rend son visage
Extrait
À six heures du matin, l’Élorn fumait comme une tasse de thé qu’on aurait oublié de boire. Armelle Quéméneur connaissait cette brume-là : celle de la fin octobre, qui montait de la rade par la route de Kerivin, s’accrochait aux fils du téléphone et ne lâchait prise qu’au moment où le soleil, vers neuf heures, daignait s’en mêler. Elle posa son cabas sur le seuil, tira la porte derrière elle, et constata que Goémon avait déjà choisi son siège dans la camionnette, museau contre la vitre, l’air d’un douanier qui attend un convoi suspect. — On y va, dit-elle. Mais tu ne voles rien aujourd’hui. C’est jour de marché, pas jour de gariguettes. L’épagneul agita la queue avec la mauvaise foi des innocents. À dix ans, il avait renoncé à courir après les mouettes mais pas à inspecter les paniers d’autrui, et l’automne, qui mettait les fraisiers au repos sous leur paille, ne lui ôtait aucune de ses convictions. Les deux hectares de Kerivin dormaient. C’était la saison creuse, celle où Armelle remontait ses rangs à l’œil plus qu’à l’ongle, vérifiait les paillis, taillait, attendait. Elle aimait cette parenthèse plus qu’elle ne l’avouait. L’été l’épuisait, avec ses cueilles à cinq heures du matin et ses barquettes qu’il fallait remplir avant que le soleil ne talât les fruits ; l’hiver lui rendait ses matinées. Elle pouvait de nouveau prendre son temps, regarder la rade changer de couleur, et boire son thé à l’heure exacte où sa mère l’aurait bu, c’est-à-dire à cinq heures, ébouillanté, infusé à la montre, parce qu’un thé négligé était, selon Margaret, le premier pas vers la barbarie. Cinq semaines plus tôt, elle était encore de l’autre côté de la Manche, dans le pays de cette mère anglaise qui ne l’avait jamais quittée tout à fait1. Elle y avait découvert que les Anglais avaient, eux aussi, leurs façons de mal terminer un été, et elle en était revenue avec un pot de marmelade d’une amertume parfaite et la certitude renouvelée que Plougastel, décidément, restait l’endroit où elle savait lire les visages. Ailleurs, elle était l’étrangère ; ici, elle était la mémoire. La camionnette descendit vers le bourg. Les jardins étaient pleins de chrysanthèmes en pots, alignés près des portes, jaunes, mauves, rouille, prêts pour la tournée des tombes. La Toussaint approchait, et avec elle ce moment de l’année où le pays tout entier se tournait vers ses morts avec une douceur appliquée, lavait les granits, changeait l’eau des vases, frottait les lettres dorées des noms, et trouvait, le temps d’un dimanche, qu’il restait beaucoup à se dire entre vivants. Armelle aimait cette saison de la mémoire. Elle y reconnaissait quelque chose de sa propre manière d’être au monde : on s’occupe des absents, on entretient ce qui a été, on ne laisse pas le lierre manger les noms. Sur la place, le grand calvaire avait changé de visage. Armelle ralentit. Depuis quinze jours, l’échafaudage l’enserrait comme une cage de tubes et de planches, et elle ne s’y faisait pas. Quatre siècles que le monument se tenait là, ses dizaines de personnages de pierre étagés autour de la croix, ce petit peuple de granit que les épidémies anciennes avaient fait dresser pour conjurer le ciel2. Enfant, elle s’y était perdue cent fois, à chercher dans la foule de pierre la figure que son père lui désignait du doigt : celui-là, c’est le mauvais larron, regarde sa grimace ; celle-là, c’est la Vierge, et tu vois comme on lui a usé le visage à force de pluie. Le monument vieillissait. La pierre s’effritait par endroits, le lichen mangeait les traits, et la commission – Armelle ne savait pas encore très bien qui en faisait partie, sinon qu’on s’y disputait beaucoup – avait obtenu des subventions au prix d’un acharnement dont le bourg parlait avec un mélange de fierté et d’agacement. Elle gara la camionnette le long de l’église et déchargea ses cageots. Goémon sauta, fit trois pas, et entreprit aussitôt l’inspection olfactive de la place comme s’il en avait reçu commande officielle. Sous l’échafaudage, des silhouettes s’affairaient déjà. Un homme en bleu de travail démontait une bâche ; deux autres consultaient des feuillets, penchés sur une planche posée en travers de deux tréteaux. Avant les travaux, on avait tout photographié – chaque groupe, chaque saint, chaque ange, sous toutes les coutures.