Éditions Revolu — Maison d'édition indépendante
Meurtre en Avignon — Guillaume Germain — Éditions Revolu
Thriller et policier

Meurtre en Avignon

Une enquête policière à travers six siècles d'Avignon

Pages 221
Langue Français
ISBN 9798195994341
Parution 07/05/2026
Format broché 12,50 €
Format Kindle 6,99 €

Présentation

À sept heures dix, le 14 septembre 1947, une plume de paon est posée entre les doigts d'un mort dans la cour d'honneur du Palais des Papes. Léonard Vasseur, mécène du tout premier festival d'Avignon, a passé la nuit étendu sur les dalles. Il pleut depuis minuit. Les semelles du défunt sont sèches. Le commissaire Augustin Réchamp arrive de Paris à la tombée du jour. Une serviette de cuir râpé, un calepin, un télégramme signé Lourmarin. Il marche par la rue de la République et s'arrête sans raison apparente devant une affiche pour un savon Cadum. Quelque chose, dans cette ville, le regarde par-dessus l'épaule. Une veuve qui ne pleure pas. Un notaire qui sue. Un éventail noir oublié dans une malle de Carpentras depuis quarante ans. Un domaine viticole en Châteauneuf que cinq générations ont possédé sans jamais le visiter. En Avignon, certains crimes ne se résolvent pas. Ils se transmettent.

Extrait

À sept heures dix, le 14 septembre 1947, les dalles de la cour d’honneur du Palais des Papes étaient encore noires de la pluie tombée vers trois heures du matin. Le mistral n’avait pas pris la peine de les sécher. Il s’était contenté, plus tôt, de balayer une affiche défraîchie qui annonçait, sur la palissade en sapin clair, La Tragédie du roi Richard II, mise en scène par M. Jean Vilar, représentations à partir du 14 septembre. Le cadavre se trouvait à seize pas de la palissade. Il était couché sur le flanc droit, les genoux à peine pliés, dans une position qu’un peintre aurait jugée presque trop équilibrée. Le costume était d’un gris souris dont la coupe trahissait Paris. Les manches s’arrêtaient sur des poignets blancs et les poignets s’achevaient sur deux mains qu’on aurait dites en attente d’une carte à jouer. La main droite tenait une plume entre l’index et le majeur. C’était une plume de paon : barbes vertes et bleues, ocelle bien lisible, hampe propre. Elle n’avait pas l’air d’avoir traîné. Elle avait l’air d’avoir été déposée. Le visage tourné contre la pierre, on n’apercevait du défunt qu’une joue, une oreille, et l’arrondi d’une tempe que les années avaient un peu dégarnie. La pluie et le froid avaient figé l’ensemble dans une dignité que la mort, en règle générale, ne distribue pas à tout le monde. L’homme qui le découvrit s’appelait Marius Bonnefoi, machiniste de la troupe, vingt-six ans, originaire de Cavaillon. Il était entré dans la cour à sept heures dix très exactement — il s’en souvint plus tard parce qu’il avait consulté la grosse montre à oignon de son père avant de passer la porte du Vice-Légat. Il venait chercher une lance peinte oubliée la veille au soir, après le filage. Il marcha quatre mètres dans la cour, leva les yeux vers les fenêtres aveugles du Palais, et, en les rabaissant, vit le costume gris. Il pensa d’abord à un comédien endormi. Puis il pensa à un comédien ivre. Puis il s’approcha. À deux mètres, il s’arrêta net, comme on s’arrête au bord d’une eau dont on ne mesure pas encore la profondeur. Il regarda autour de lui sans savoir qui il espérait voir. Personne. Les régisseurs ne devaient arriver qu’à huit heures. Les comédiens jamais avant dix. Il y avait, dans la cour à cet instant-là, le mort, le machiniste, et les six étages de murailles qui ne disaient rien. Bonnefoi recula d’un pas. Il fit le tour à distance respectueuse, comme on contournerait un autel. C’est en passant à hauteur des pieds qu’il s’aperçut d’une chose qu’il n’aurait pas su nommer, mais qu’il sentit comme on sent un faux billet entre les doigts : les semelles du défunt étaient sèches. Il quitta la cour en courant. À sept heures vingt-huit, le brigadier Boniface, prévenu rue Carnot, traversa au pas de gymnastique la place du Palais, suivi de deux gendarmes qui n’avaient pas eu le temps de boutonner leurs capotes. Il avait quarante-cinq ans, une moustache poivre et sel taillée le dimanche par sa femme, et la conviction tranquille qu’Avignon, depuis la Libération, était redevenue une ville où il ne se passait rien d’autre que des querelles de voisinage et des vols de bicyclettes. Il avait entretenu cette conviction avec une constance qu’on aurait pu prendre pour de la sagesse. Il pénétra dans la cour, vit le costume gris, et son matin cessa. — Personne ne touche à rien, dit-il, à personne en particulier. Il avança avec cette lenteur dont les gendarmes français usent quand ils ne savent pas encore quel rapport ils auront à rédiger. Il s’agenouilla à un mètre du corps. Il regarda la plume. Il regarda la main qui la tenait. Il regarda le visage. Il se redressa. — Léonard Vasseur, dit-il, à voix basse, pour lui-même. L’un des deux gendarmes, qui n’avait jamais entendu ce nom, se permit la liberté d’une question. — Vous le connaissez, brigadier ? — Tout le monde le connaît, répondit Boniface, sans ajouter qui était tout le monde. Il fit dégager la palissade pour empêcher la troupe Vilar, attendue à neuf heures, de découvrir son mécène à plat sur les dalles. Il fit installer une corde aux deux extrémités de la cour. Il dépêcha le second gendarme à la mairie pour faire prévenir le préfet du Vaucluse, et, dans le même mouvement, indiqua qu’il faudrait téléphoner à Paris. Le mot Paris, à Avignon, en septembre 1947, n’était pas un mot ordinaire.
Meurtre en Avignon par Guillaume Germain - Éditions Revolu

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