Thriller et policier
Dans les tourbières du Norfolk, on dit que la boue garde tout. Elle finit toujours par tout recracher.
Meurtre au jardin
Une énigme dans la grande tradition du roman policier britannique
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Présentation
Cley-next-the-Sea, novembre 1958. À six heures vingt-quatre du matin, la gouvernante de Halewood Manor traverse le jardin avec une théière fumante et trouve sa maîtresse morte dans la serre, parmi les orchidées renversées, un foulard de soie crème enroulé deux fois autour du cou. L'inspecteur dépêché de Norwich aura son coupable avant la fin de la matinée. L'affaire, dit-il, est limpide. Mais la boue sur le bas de la robe est sèche. Le foulard porte une bordure que personne dans cette maison n'aurait dû reconnaître. Et la veille de sa mort, la dame du manoir buvait son sherry de réserve à dix-sept heures, ce qu'elle ne faisait, en trente et un ans, que les jours où elle prenait une décision qu'elle ne voulait dire à personne.Dans les tourbières du Norfolk, on dit que la boue garde tout. Elle finit toujours par tout recracher.
Extrait
À six heures vingt-quatre, le 14 novembre 1958, la première gelée de l’hiver avait pris les choux du potager dans une dentelle blanche que personne n’admirait, et Harriet Vesey traversait le jardin du manoir avec une théière en porcelaine, pleine, fumante, dont elle tenait l’anse à deux doigts pour ne pas se brûler. Elle descendait par le sentier de gravier qui longeait la haie d’ifs, comme tous les matins depuis trente et un ans. Le jardin de Halewood Manor s’étendait en pente douce vers la tourbière, partagé en terrasses successives — le potager d’abord, puis la roseraie endormie, puis le verger nu, et tout en bas la serre où Mary Halewood cultivait ses orchidées blanches comme on entretient une foi privée. À cette heure, la brume montait du marais en bandes lentes, et les corneilles se chamaillaient déjà au-dessus de Wiveton avec cette obstination qu’ont les oiseaux noirs pour les choses qu’on ne leur a pas demandées. Harriet portait son manteau gris, son tablier sous le manteau, et dans la poche de son tablier la petite paire de ciseaux dont elle ne se séparait jamais — ciseaux de cuisinière, lame courte, manche d’os, hérités d’une tante de Sheringham morte trop tôt pour qu’elle s’en souvienne autrement que par cet instrument. Elle s’arrêta à la première terrasse pour souffler. Soixante-trois ans, des doigts noueux d’arthrose, une démarche qui ne savait plus se presser. Elle reprit sa descente. Au matin, Mary aimait son thé fort, deux sucres, dans la tasse à fleurs bleues que personne d’autre n’avait le droit d’utiliser. Mary se levait tôt, descendait à la serre avant l’aube, vérifiait ses orchidées, parlait à voix basse à la Cattleya qu’elle avait nommée Béatrice, et ne remontait à la cuisine qu’une fois que l’eau bouillait. Harriet montait alors le thé. C’était un rituel. C’était même, à bien y réfléchir, ce qui restait à Harriet d’une vie qui n’avait pas eu d’enfants, pas de mari survivant, pas de jardin à elle. Elle remarqua, en arrivant à la dernière terrasse, que la porte de la serre était entrouverte. Elle ne s’en alarma pas. Mary oubliait souvent de la refermer derrière elle, surtout les matins où le rhumatisme la prenait à l’épaule. Harriet poussa le battant de la pointe du coude, faute d’une main libre, et entra. L’odeur la frappa d’abord. Pas l’odeur ordinaire de la serre — la terre humide, l’humus, le sucre vert des orchidées en fleur — mais autre chose, dessous, qui n’avait rien à faire ici. Une odeur de tourbière. Cette odeur ferreuse et noire qu’on respirait à Salthouse quand le vent venait du sud, et qui restait collée aux bottes pendant trois jours. Harriet posa la théière sur l’établi de zinc, soigneusement, à côté d’un bac de sphaigne. Elle posa ensuite la soucoupe et la tasse à fleurs bleues. Elle retira ses gants. Elle leva la tête. Mary Halewood gisait à plat dos entre la troisième et la quatrième rangée d’orchidées, la robe de chambre ouverte sur une chemise de nuit blanche, les bras le long du corps, dans une attitude qui n’était pas celle d’une chute. Trois pots renversés autour d’elle, des éclats de terre cuite, une Cattleya — Béatrice, peut-être, Harriet ne sut pas regarder — écrasée sous le coude gauche. Au cou de Mary, un foulard de soie crème à motifs de fougères, enroulé deux fois, serré. Harriet ne cria pas. Elle ne l’aurait pas su. Elle resta immobile une seconde, deux secondes, peut-être trois, et son premier geste — celui qu’elle se reprocherait plus tard, ou dont elle ne saurait jamais s’il fallait s’en féliciter ou le redouter — fut de revenir vers l’établi pour rectifier la position de la théière. Elle l’avait posée trop près du bord. Elle la déplaça de deux pouces. Le couvercle tinta contre la porcelaine. Alors seulement, Harriet regarda Mary. Le visage de Mary n’était pas celui que Harriet avait servi la veille au soir. Ce n’était plus tout à fait Mary. C’était l’enveloppe qu’on laisse derrière soi quand on part en hâte sans prévenir. Harriet avait vu la mort une fois, à seize ans, sur la route de Cromer, et elle se souvenait que ce qui partait ne laissait jamais le visage tout à fait fermé — il y avait toujours un détail, une commissure, une paupière qui semblait attendre. Mary attendait de cette manière-là. Le foulard l’avait étranglée. C’était évident.