Thriller et policier
Meurtre au cimetière - Thriller psychologique addictif
Un roman noir où les morts ne dorment pas et où les vivants se taisent
Format broché
12,50 €
Format Kindle
6,99 €
Présentation
À sept heures dix-sept, un mardi de février, le fossoyeur de Montfermeil-sur-Brèze pousse la porte de la chapelle pour boire son café d'avant-aube. Sur l'autel de grès rose, le corps d'une vieille dame enterrée trois jours plus tôt repose dans une posture qu'il ne sait pas nommer. Six bougies éteintes l'entourent. Les paupières ont été rouvertes. Le commissariat de Metz envoie une capitaine prendre l'enquête. Le bourg, six cent douze habitants, ne parle pas. Le maire consulte sa montre. L'aubergiste astique le même verre depuis le matin. Le notaire reçoit avec courtoisie. La libraire attend qu'on lui demande un livre. Trois jours plus tard, une seconde tombe est ouverte. Sur la pierre, à hauteur de genou, un chiffre minuscule a été gravé. Quelqu'un, à Montfermeil-sur-Brèze, tient les comptes depuis longtemps. Et ce que la commune a choisi de ne pas savoir va demander, cet hiver, à être lu.Extrait
À sept heures dix-sept, le mardi 4 février, la température au seuil du cimetière de Montfermeil-sur-Brèze était de moins quatre degrés et le givre tenait encore aux ferronneries du portail comme une rancune de saison. Yvon Crécy passa la grille avec son thermos dans la main droite et son trousseau dans la main gauche, ainsi qu’il l’avait fait tous les matins depuis trente-six ans. Le ciel n’était pas encore décidé : quelque chose entre l’ardoise et le linge sale, indécis sur sa couleur définitive, qui rendait la pente du cimetière plus longue qu’elle ne l’était. Crécy avait soixante-deux ans, des mains noires de terre même les jours où il ne creusait pas, et la silhouette épaissie d’un homme qui avait porté trop de cercueils pour conserver le dos droit. Sa mère, en 1962, lui avait dit qu’il finirait par ressembler à son métier. Elle avait eu raison sur ce point comme sur la plupart des autres. Il marcha vers la chapelle par l’allée centrale, en évitant la plaque d’eau gelée qu’il avait repérée la veille, contourna par la gauche la tombe Vauclin — refermée trois jours plus tôt, terre encore meuble, fleurs séchant sur place — et arriva devant la porte basse à six heures vingt-deux d’horloge interne, ce qui correspondait à sept heures seize d’horloge réelle. Crécy avait toujours eu une horloge interne légèrement en avance sur le monde, comme s’il préférait, dans le doute, devancer l’heure de quelques minutes plutôt que de la rejoindre tard. Il poussa la porte du genou, ainsi qu’il faisait quand ses mains étaient prises. L’odeur, d’abord. La chapelle sentait, en hiver, la cire éteinte et la pierre froide, par couches superposées comme on superpose les pages d’un dossier qu’on n’ouvre plus. Ce matin-là, elle sentait aussi autre chose. Quelque chose de plus dense, de plus ancien, qu’il aurait été incapable de nommer, et qu’il avait pourtant respiré une fois dans sa vie, en avril 1962, dans la grange de son père. Il ne fit pas le rapprochement. Pas tout de suite. L’esprit, en pareille circonstance, met un temps à reconnaître ce qu’il sait déjà — c’est la définition même de la mauvaise conscience. Il avança dans le bas-côté. Posa le thermos contre le pied de la deuxième stalle. Sortit le mug en faïence ébréché qu’il gardait là, dans une niche, depuis la mort de sa femme. Et se retourna vers l’autel pour faire ce qu’il faisait chaque matin avant de commencer sa journée — verser le café, le boire en silence, regarder dehors par le vitrail brisé. C’est en se retournant qu’il vit. Le corps était là, au milieu, allongé sur l’autel de pierre1. Une femme. Petite. La robe noire qu’il avait lui-même aidé à descendre dans la fosse trois jours plus tôt. Les cheveux gris, ramenés en chignon. Les mains posées le long du corps, paumes ouvertes vers le ciel — ce qui n’était pas la position dans laquelle il avait laissé Hortense Vauclin. Les pieds, tournés vers l’est. Les yeux, ouverts. Et autour, à équidistance, six bougies éteintes, disposées en un dessin précis qu’il mit plusieurs secondes à identifier comme un hexagone. Crécy ne bougea pas. Il pensa, avec une netteté qui le surprit, à sa mère. Puis à son père. Puis à un chien qu’il avait eu pendant quatre ans à la fin des années soixante-dix et qui s’appelait Tisane, sans qu’il sût pourquoi. Il pensa à ces trois êtres dans cet ordre, comme on récite une liste qu’on n’a pas envie de terminer, et il comprit que son cerveau cherchait un endroit où aller pour ne pas regarder ce qu’il voyait. Il regarda quand même. Hortense Vauclin avait quatre-vingt-onze ans le 1er février, jour de sa mort, et ses paupières, depuis l’enterrement, auraient dû être fermées. Elles ne l’étaient pas. Quelqu’un les avait rouvertes. Pas arrachées, pas brutalisées. Rouvertes, avec la patience d’un horloger qui défait un mécanisme dont il connaît la fabrique. Crécy avait creusé deux mille tombes dans sa vie. Il avait soulevé des cercueils, raboté des bordures, replanté des cyprès, trouvé une fois un blaireau mort dans une fosse en attente, deux fois des bouteilles de pastis vides laissées par des adolescents, et jamais, jamais, en trente-six ans, il n’avait vu de cadavre autrement qu’à travers le bois fermé d’un cercueil. Le mort, dans son métier, était une chose qu’on enveloppait. Ce matin, on le lui présentait dévoilé, sur une pierre, et il découvrit à soixante-deux ans qu’il n’avait jamais regardé un visage vide.