Éditions Revolu — Maison d'édition indépendante
Meurtre dans ma cuisine — Guillaume Germain — Éditions Revolu
Thriller et policier

Meurtre dans ma cuisine

Un thriller domestique entre emprise et secrets de famille

Pages 171
Langue Français
ISBN 9798180390073
Parution 06/06/2026
Format broché 12,50 €
Format Kindle 6,99 €

Présentation

Chaque dimanche depuis onze ans, la famille Servoz déjeune chez Hortense, dans la grande maison de Talloires. Les places ne changent jamais, le menu se décide le mardi, et personne n'assaisonne à la place de la maîtresse de maison. Ce dimanche-là, pour la première fois, c'est Élise, la belle-fille, qui cuisine : Hortense s'est foulé le poignet. Le marché est fait au gramme près, les timbales sont réussies, la vieille dame complimente même sa bru. Une première. Au dessert, elle s'effondre. L'autopsie parle d'empoisonnement. Le poison était dans son assiette. Et c'est Élise qui a dressé les assiettes. Restent un poignet bandé qui soulevait les cocottes pleines, une salière rincée que personne n'avait lavée, et des mercredis dont personne ne savait rien. Dans cette maison, le danger a toujours eu sa place à table.

Extrait

Le dimanche — Élise Le poissonnier a posé le brochet sur la balance et le chiffre s’est arrêté juste sous le poids demandé. J’ai failli le prendre quand même. Puis j’ai entendu la voix d’Hortense au téléphone, la veille au soir, détacher chaque quantité comme on dicte un numéro de coffre, et j’ai demandé une bête plus grosse. — Vous recevez ? a souri le poissonnier. — C’est ma belle-mère qui reçoit. Moi, je cuisine. Il a hoché la tête comme si la distinction allait de soi. À Talloires, peut-être qu’elle allait de soi. Tout le monde au marché connaissait Hortense Servoz ; personne ne me connaissait, moi, autrement que comme la femme qui portait ses cabas. Il était sept heures et demie. Le lac fumait encore entre les platanes, les commerçants finissaient de dresser leurs étals, et je remontais l’allée avec la liste à la main. Une liste, c’est beaucoup dire. Hortense ne faisait pas de listes : elle énonçait des poids. Un kilo deux de brochet, vidé, non levé. Quatre-vingts grammes de beurre — pas cent, pas une plaquette, quatre-vingts. Trente centilitres de crème crue, chez Mauron, pas ailleurs. Deux cent cinquante grammes de framboises, fermes, prises dessous, parce que le dessus des barquettes ment toujours. J’avais tout noté au dos d’une enveloppe, et au moment de noter je m’étais entendue répéter les chiffres à voix haute, docilement, comme une élève qui repasse sa leçon. En onze ans, je n’avais jamais fait ce marché seule. Je l’avais fait derrière elle, à porter, à payer parfois, à attendre surtout. Hortense choisissait. Elle soulevait les poissons par les ouïes, retournait les fruits, faisait la moue devant des produits que les commerçants juraient parfaits et qui, sous ses doigts, cessaient aussitôt de l’être. Ce matin-là, les étals m’ont paru plus larges. J’ai mis du temps devant les framboises. Prises dessous, fermes. J’ai soulevé la barquette pour vérifier, et la marchande m’a regardée faire avec l’air de reconnaître le geste sans reconnaître la main. Au banc de Mauron, la crème crue attendait dans son bac, et la fille qui servait m’a demandé des nouvelles de Mme Servoz avant même que j’ouvre la bouche. J’ai dit qu’elle allait bien, qu’elle recevait à midi, qu’elle m’envoyait. La fille a rempli le pot en me parlant du temps, de la saison qui tardait, et derrière chacune de ses phrases j’entendais la vraie question, celle qu’on ne pose pas : pourquoi vous, et pas elle. Je n’avais pas la réponse complète. J’avais le poignet bandé d’Hortense, et c’était une réponse qui suffisait à tout le monde, moi comprise. J’ai fini par le pain, les fleurs — des dahlias, parce qu’Hortense trouvait les roses prétentieuses sur une table où l’on mange —, et j’ai payé chaque commerçant avec ses billets à elle, préparés la veille dans une enveloppe, le compte presque juste. Les cloches de Talloires ont sonné huit heures quand j’ai chargé les cabas dans le coffre. Le lac était lisse comme un couvert d’étain. J’ai tout acheté au gramme près. Je crois que j’en tirais de la fierté. C’est curieux, la fierté, ça se loge où on lui dit de se loger. La maison d’Hortense est la dernière de la montée, après le virage du lavoir : une grosse bâtisse à volets gris-vert qui tourne le dos à la rue et garde ses fenêtres pour le lac. On n’y entre jamais par-devant. On longe le potager, on traverse la cour, et on entre par la cuisine, parce que chez Hortense la cuisine n’est pas une pièce de service : c’est le poste de commandement. De sa chaise, près de la fenêtre sud, on tient tout — la cour, le portail, la table de travail, le passe-plat qui ouvre sur la salle à manger, et même, dans le reflet de la vitre du buffet, le coin de l’évier qu’on croirait hors de vue. Il m’avait fallu des années pour comprendre qu’aucun angle de cette cuisine n’était mort. Hortense l’avait agencée comme d’autres organisent leur mémoire : rien d’oublié, rien de caché, tout sous la main. Elle m’attendait sur cette chaise, déjà habillée pour le déjeuner, son chignon fait, le poignet droit pris dans une bande beige soigneusement épinglée. Elle a regardé les cabas avant de me regarder. — Pose le brochet sur l’égouttoir. Le beurre dehors, il doit revenir à température. Les framboises à la cave, pas au réfrigérateur. — Bonjour, Hortense. — Bonjour, Élise.
Meurtre dans ma cuisine par Guillaume Germain - Éditions Revolu

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