Romans et littérature
Le Tueur au coupe-chou
La véritable histoire du barbier assassin de la rue des Marmousets
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Présentation
Paris, 1387. À l'ombre de Notre-Dame, dans une ruelle de l'Île de la Cité, une enseigne au plat à barbe annonce le meilleur rasoir de la ville. On y vient de loin. Banquiers, chanoines, marchands enrichis y entrent pour une barbe, une saignée, un moment de soin. Certains n'en ressortent jamais. Un à un, des hommes fortunés s'évanouissent dans le quartier. Un débiteur en fuite, dit-on. Un voyageur détroussé sur les chemins. La ville a cent façons d'oublier ceux qui manquent, et le prévôt d'autres affaires à traiter. Un matin d'hiver, un jeune écolier venu de l'Empire traverse le Petit Pont. Son chien reste couché sur le seuil et refuse d'entrer. Le soir venu, la bête n'a pas bougé. Elle hurle contre une porte close, et refuse de manger comme de partir. Il faudra une bête pour entendre ce que toute une ville s'obstine à taire. Rue des Marmousets, une porte que même les chiens condamnent.Extrait
À l’heure où les cloches de Notre-Dame sonnaient prime, la rue des Marmousets1 n’était encore qu’une gorge de boue entre deux rangées de bois. Le gel de la nuit avait durci les ornières, et le premier passant y laissait l’empreinte de son talon comme un sceau dans la cire. L’ombre de la cathédrale couvrait la moitié de la chaussée. Elle avançait à mesure que le jour montait, gagnait une porte, puis une autre, ainsi qu’une marée lente qui aurait pris son temps pour noyer la ruelle. On y respirait Paris tout entier. Le suif des chandelles qu’un artisan coulait déjà derrière ses volets. Le fumet aigre de la tannerie qui remontait de la berge. Le pain des fours matinaux, et sous le pain, toujours, l’odeur de la vase du fleuve, qui n’abandonnait jamais l’île à ceux qui l’habitaient. La Cité s’éveillait par le nez avant de s’éveiller par les yeux. Les volets battaient contre les façades avec un bruit de gifle. Un porcher poussait sa bête grognante vers les Halles, la baguette haute. Une femme jetait à la rue le contenu d’un seau, sans le cri de garde que l’usage commandait, car à cette heure la rue était encore à elle seule, et l’on pouvait s’y salir sans témoin. C’était une rue de métiers. Un potier y avait sa boutique, et un relieur, et un marchand de cierges dont la lumière tremblait déjà derrière la corne huilée qui lui tenait lieu de vitre. Chaque échoppe s’ouvrait sur la rue par un large auvent de bois qu’on rabattait le matin pour en faire un étal, et que l’on relevait le soir pour clore la maison. Les enseignes de fer, découpées et peintes, se balançaient au moindre vent : une botte pour le savetier, un pain pour le boulanger, des ciseaux pour le tailleur du coin. On ne savait pas lire, dans le peuple ; on lisait les images. Au numéro le plus étroit pendait une enseigne où le petit jour découpait la forme échancrée d’un plat à barbe. Sous l’enseigne, la boutique d’un barbier. On disait, d’un bout à l’autre de l’île, et jusque sur les deux rives, qu’aucun rasoir de Paris ne courait sur une joue comme celui de maître Séverin. Il était déjà debout. Il l’était toujours avant les autres, non par vertu, mais parce que le sommeil lui semblait une négligence, une manière de laisser filer le temps que d’autres employaient à le devancer. Il avait ouvert son auvent le premier de la rue, balayé son seuil, disposé sur la tablette les instruments du jour. À présent, devant l’unique fenêtre où la lumière grise se levait, il repassait sa lame sur le cuir, d’un mouvement lent, régulier, l’oreille tendue au chant de l’acier qui s’affûte. Une lame qui siffle est une lame qui accroche ; une lame prête ne fait aucun bruit. Il cherchait ce silence-là, le fil parfait, celui qu’on ne sent pas entrer. Sa main ne caressait pas la lame. Elle l’interrogeait. C’était un homme long et sec, aux épaules basses, que sa maigreur eût pu vieillir s’il ne s’était tenu si droit ; on lui aurait donné dix ans de plus si l’orgueil n’avait eu, chez lui, le pouvoir de raidir le corps là où l’âge le courbe. Le visage était étroit, la bouche mince, les yeux d’un gris de cendre froide, attentifs, patients. Il portait le vêtement d’un artisan qui gagne bien sa vie et n’en montre rien : sobre, juste, sans un pli de trop, avec cette propreté rare dans une ville de boue qui suffisait, à elle seule, à le distinguer. Rien en lui ne parlait fort. Tout, chez lui, calculait à voix basse. Sur la tablette reposaient les outils du métier, rangés dans un ordre que nul n’avait le droit de déranger. Le blaireau, le savon dur dans son godet de terre. La pierre à aiguiser. Les linges pliés. Le plat à barbe échancré qu’on cale sous le menton pour recueillir la mousse et l’eau. Les fers à saigner, alignés dans leur étui de cuir, du plus fin au plus large. Et, au centre, à la place que d’autres eussent réservée à une image de sainteté, le coupe-chou2. Séverin le fourbissait lui-même chaque soir, si bien qu’il gardait au petit matin l’éclat d’une eau noire. Il ne souffrait pas qu’on y touchât. Un apprenti l’avait fait, jadis ; il n’était plus là pour raconter la leçon qu’il en avait reçue.