Actualité et Société
CIA : l'histoire secrète
Coups d'État, guerres clandestines, torture — 80 ans d'opérations révélées par les archives déclassifiées
Format broché
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Format Kindle
6,99 €
Présentation
Que sait-on vraiment de l'agence de renseignement la plus puissante du monde ? Depuis 1947, la CIA a renversé des gouvernements démocratiques, mené des guerres secrètes sur trois continents, expérimenté des drogues sur des citoyens non consentants, financé ses opérations par le trafic de drogue, torturé des prisonniers dans des prisons clandestines et surveillé des populations entières, y compris ses propres alliés. Ces faits ne sont ni des hypothèses ni des théories du complot. Ils sont attestés par des documents déclassifiés, des rapports du Congrès américain et des commissions d'enquête officielles. Cet ouvrage retrace, de la signature du National Security Act à l'ère des drones armés et de l'intelligence artificielle, huit décennies d'opérations clandestines dont la plupart restent ignorées du grand public francophone. Il suit le parcours de l'argent, nomme les responsables, détaille les mécanismes et pose la question que personne à Washington n'a jamais tranchée : une démocratie peut-elle engendrer une institution qu'elle ne contrôle pas et rester une démocratie ? Un récit factuel, documenté, sans concessions.Sommaire
Les hommes derrière la porte fermée
Faire tomber les gouvernements
La valise de Téhéran
Les bananes du Guatemala
Le sable de la Baie des Cochons
Le palais brûle à Santiago
La liste des pays remodelés
Les guerres sans nom
Avant les soldats, les conseillers
Les pistes d’atterrissage du Laos
Le programme aux mille visages
Les montagnes afghanes, déjà
Les guerres par procuration continuent
L’argent qui n’existe pas
Cinq pour cent du Plan Marshall
Le pavot finance les opérations
Des missiles contre des otages
La banque de tous les trafics
Mille sociétés sans adresse
Ce qu’on fait aux corps
Le chimiste de l’agence
Fabriquer un homme obéissant
Les journaux qu’on écrit soi-même
Les prisons qui n’apparaissent sur aucune carte
Brûler les archives à temps
L’œil qui ne se ferme jamais
Photographier l’ennemi depuis le ciel
Le pilote est à dix mille kilomètres
La start-up qui voit tout
Écouter ses propres alliés
Confier la traque aux algorithmes
Qui surveille les surveillants
Les auditions que personne ne regarde
L’ennemi disparaît, l’agence reste
Les mémos que personne n’a lus
La démocratie peut-elle avoir une police secrète
Ce qui vient après
Extrait
Le 26 juillet 1947, Harry Truman signe le National Security Act dans son bureau à bord du Sacred Cow, l’avion présidentiel immobilisé sur le tarmac de la base aérienne nationale. La scène est presque banale. Un homme assis derrière une tablette pliante, un stylo, quelques feuillets dactylographiés. Dehors, la chaleur de l’été écrase Washington. À l’intérieur de la carlingue, la lumière filtre par les hublots étroits et tombe sur les visages de quelques conseillers debout, silencieux, qui regardent le président apposer sa signature au bas d’un texte que la plupart des Américains ne liront jamais. Personne ne prend de photographie mémorable. Personne ne prononce de discours. Le geste dure quelques secondes. Il va durer quatre-vingts ans. Ce texte législatif, rédigé dans l’urgence des premiers frissons de la Guerre froide, crée d’un même élan le Conseil de sécurité nationale, unifie les forces armées sous un seul département de la Défense, et donne naissance à une entité d’un genre nouveau : la Central Intelligence Agency. L’agence est définie en quelques paragraphes. Ses missions sont formulées avec une imprécision que les juristes qualifieraient de remarquable et les historiens de délibérée. On lui confie la collecte et l’analyse du renseignement. On lui attribue la coordination des activités de renseignement entre les différentes branches du gouvernement. Puis, dans une clause que personne ne semble avoir relue avec l’attention qu’elle méritait, on ajoute qu’elle pourra « exécuter telles autres fonctions et missions relatives au renseignement affectant la sécurité nationale, selon les directives du Conseil de sécurité nationale ». Cette phrase, glissée dans un texte de plusieurs dizaines de pages, est la brèche. Elle ne sera jamais refermée. C’est par cette ouverture béante que passeront, pendant les décennies suivantes, les coups d’État, les assassinats, les guerres clandestines, les expérimentations humaines, les programmes de torture, les financements occultes et la surveillance de masse de populations entières. Les hommes qui rédigent cette loi ne sont pas des naïfs. Ils savent ce qu’ils font. L’Office of Strategic Services1, le service de renseignement de guerre dissous par Truman deux ans plus tôt, avait montré ce que des agents américains étaient capables de faire quand on leur en donnait les moyens : parachuter des espions derrière les lignes ennemies, saboter des lignes d’approvisionnement, recruter des résistants, fabriquer de faux documents. Ce qu’il avait également montré, c’est que les Américains n’étaient pas très bons dans cet exercice. Les réseaux soviétiques tournaient autour d’eux avec une aisance humiliante. Les Britanniques du MI6 les traitaient avec la condescendance polie que l’on réserve aux amateurs enthousiastes. L’Amérique avait gagné la guerre avec ses usines, ses blindés et ses bombardiers. Pas avec ses espions. Mais en 1947, les usines ne suffisent plus. L’Armée rouge occupe la moitié de l’Europe. Staline resserre son emprise sur Varsovie, Prague, Budapest, Bucarest. Les diplomates américains à Moscou envoient des câbles alarmants. Washington ne sait presque rien de ce que prépare l’Union soviétique. Combien de divisions, combien de chars, combien de bombes. La peur de l’inconnu est un puissant moteur législatif. En quelques mois, le projet d’une agence centrale de renseignement passe de la discussion confidentielle à la loi signée. Le débat au Congrès est hâtif, parfois confus. Certains élus s’inquiètent de créer une « Gestapo américaine ». D’autres répondent que la menace soviétique ne laisse pas le luxe de la prudence. Le texte est voté. L’agence est née. Elle ne rendra de comptes qu’au président et au Conseil de sécurité nationale. Pas au Congrès. Pas au public. Pas à la presse. Il faut mesurer ce que cela signifie. Pour la première fois de son histoire, les États-Unis se dotent en temps de paix d’un service de renseignement permanent, doté d’un budget que personne n’est autorisé à connaître dans le détail, habilité à mener des opérations secrètes à l’étranger, et protégé par une clause d’attribution si vague qu’elle autorise à peu près tout. Les fondateurs de la République américaine, qui avaient minutieusement conçu un système de contrepouvoirs pour empêcher la concentration du pouvoir entre trop peu de mains, auraient peut-être reconnu dans cette architecture l’exact inverse de ce qu’ils avaient voulu bâtir. Mais les fondateurs de la République n’avaient pas à faire face à Joseph Staline. Dès ses premières années d’existence, l’agence déborde le cadre que même ses créateurs les plus ambitieux avaient imaginé. Ce qui devait être un service d’analyse et de collecte d’informations devient un instrument d’action clandestine à l’échelle planétaire.